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Coup de cœurDivers

Vide-grenier ©

Par 1 juin 2026Sans commentaires

Affalée derrière mon stand, dans un fauteuil de camping, je regarde le jour se lever sous les platanes, au bord de la Saône, à Tournus.

         Deux cafés ne m’ont pas sortie du brouillard. Tomber du lit aux aurores, rouler une heure au ralenti afin de ménager le barda qui bringuebale dans la voiture, décharger, installer… dur.

         – Non monsieur, je n’ai pas de lampe de mineur… une tasse à moustache, euh, non… soyez gentil, laissez-moi m’organiser. Oui, j’ai des cartes postales de la région. Repassez plus tard, s’il vous plaît, je ne sais plus où je les ai mises.

         Il y a en a, comme ça, que l’on retrouve, une lampe de spéléo sur la tête, à plat ventre dans les cartons.

         Des rafales de vent froid prédisent une journée difficile et je lorgne déjà la remorque de la marchande de crêpes dont l’odeur achève de me réveiller.

         Pas la foule, mais des gens qui ont l’air de vouloir acheter sans trop rechigner… j’ai un beau stand, enfin… c’est ce que l’on me dit, ça va peut-être marcher.

         Vers 10 heures, je vois arriver un petit monsieur plus très jeune avec une selle et des bottes à la main. Il est vêtu d’une élégante veste cavalière un peu fatiguée qu’il porte sur un gilet de velours fané.

Entre les stands qui me font face, il déroule un bout de couverture sur le sol, y dépose la selle, les bottes, deux cravaches, un filet à aiguilles et une paire d’éperons. Puis il ôte sa veste et l’ajoute à ces quelques objets.

         Debout, il attend.

         En manches de chemise, il n’a sûrement pas chaud.

         Vers 13 heures, alors que chacun avale un sandwich, une gaufre ou le contenu d’une gamelle, lui se nourrit de rien.

         Souriant, il s’avance vers moi et me demande si ça marche.

         – Pas si mal, et vous ?

         – Non, lui n’a rien vendu. Il a remarqué que j’ai des mors d’attelage. Bien entendu, nous évoquons les chevaux, mais comme il se sépare probablement de ce qui lui tient le plus à cœur, je prends garde de ne pas poser de questions et lui propose des pommes :

         – Vous en voulez ? Servez-vous, je ne les mangerai pas toutes.

         Confus, il accepte. Il est visiblement intéressé par une paire de chaussures pour homme quasiment neuves dont on m’a confié la vente :

         – Si je vends quelque chose, je les achèterai.

         – D’accord, je vous ferai un prix.

         Passent les heures. Passe la foule aussi, qui ne le voit même pas.

         Vers 17 heures, alors que le remballage commence en douceur, je me rends soudain compte que le petit monsieur a disparu.

Dans la foule, je reconnais la veste qui s’éloigne.

         Personne n’a voulu de ses rêves.

         Alors, je me dis que j’aurais dû les lui acheter.

Il faut si peu de choses parfois pour sauver un homme… parce que si quelques bonnes âmes, de temps en temps, prennent au pré de vieux chevaux, on n’en voit jamais qui prennent les vieux cavaliers.

Julie Wasselin-Degrange.

Extrait de son livre « Sous le regard des chevaux » préfacé par le général Pierre Durand, « Grand Dieu » du Cadre noir. Éditions de L’Harmattan.

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